Il y a de longues années (peut-être vers le milieu des années 70), j’avais le projet de réaliser le catalogue raisonné des estampes de Herbert Lespinasse. Je l’avais choisi parce que j’aimais son travail et qu’il me semblait que c’était un des rares artistes de sa qualité et de sa génération à ne pas être mis en valeur.

Jean-Claude Romand – auquel je rendis visite dans sa galerie de la rue du Four à Paris, créée  en 1881 par son grand-père et qui existe toujours rue de Buci maintenant – me dit tout le bien qu’il pensait de l’homme et de son œuvre mais il ajouta : « Seuls les artistes et les professionnels de l’art apprécient ses estampes, les collectionneurs les boudent ». D’autres projets se bousculant dans ma tête, et estimant beaucoup l’homme et l’expert qu’était Jean-Claude Romand, je refermais définitivement le beau cahier dans lequel j’avais commencé à noter toutes les informations concernant son travail. Il faut dire qu’à l’époque réaliser un catalogue raisonné était cher et compliqué, il n’y avait ni informatique ni imprimerie numérique, ce qui voulait dire passer par des prestataires coûteux (composition, photogravure…) et obligation de tirer le livre à plusieurs milliers d’exemplaires pour obtenir un prix de vente raisonnable.

Si l’éditeur que je suis avait jeté l’éponge, ce ne fut pas le cas du collectionneur et j’ai constitué au fil des années un petit ensemble fort agréable à regarder.

Aujourd’hui, le métier d’éditeur étant ce qu’il est devenu, et toujours autant de projets s’agitant dans ma tête, j’ai décidé de les vendre – avec d’autres œuvres que je possède – pour les financer.

Qui était Herbert Lespinasse ?

D’origine française probablement (mais je n’ai pas pu établir qu’il était de la famille de la célèbre Madame de Lespinasse), Il est né dans le Connecticut aux États-Unis (il semble qu’il soit d’ailleurs retourné y mourir) et vécut une très grande partie de sa vie en France. Vous trouverez sa vie résumée sur

Wikipedia

même si les informations sont à prendre avec des pincettes sur ce site, j’avoue que la plupart m’étaient inconnues.

Par contre, je sais qu’il fréquentait Saint-Tropez et qu’il avait pour ami le peintre graveur André Dunoyer de Segonzac… dont la célébrité, justifiée, semble aujourd’hui bien oubliée. Il aimait naviguer solitaire comme il s’est représenté. Les bateaux et l’eau ont d’ailleurs une place très importante dans son travail.

S’il semble qu’il fut ami avec Juan Gris et qu’il est souvent présenté comme un artiste cubiste, c’est plutôt le fantastique et le merveilleux  qui dominent dans son œuvre.

 

A la fin de sa vie, certaines de ses gravures sur bois, toujours d’une exécution très fine, ont été gravées sur plexiglas car, probablement, sa main n’avait plus assez de force. Cela n’a pas plu à tout le monde à l’époque – que diraient-ils aujourd’hui des estampes exécutées sur ordinateur ? – pourtant personne ne criait au scandale quand un artiste gravait sur Lino ! Je connais même des artistes qui ont gravé sur polystyrène : Alain Péanne puis Jean Plichart… En fait l’artiste est libre et son œuvre est originale à partir du moment où il s’agit de sa création et qu’il l’exécute jusqu’au bout (au moins jusqu’avant le travail d’impression souvent réalisé par des professionnels.

Il fut déporté et il m’a semblé intéressant de donner ici quelques extraits de sa correspondance au peintre Marcel Mouillot (1889-1972). Elle date de son retour en France :

«Il faut pardonner mon manque de volonté pour écrire – après la joie de retrouver ma femme, après mon émotion en voyant que son visage portait les traces des angoisses qu’elle a eues pour moi. Malgré les bons soins qu’elle me prodigue et les belles provisions qu’elle avait faites pour mon retour, j’ai eu la réaction nerveuse (Braun qui m’a écrit ces jours-ci l’a eue aussi), dû à la détente après la longue lutte pour la vie au bagne nazi et ensuite le désir de guérir chez mon oncle. Malgré cette détente nerveuse, les bons soins de ma femme m’aident à me fortifier chaque jour, elle aussi à présent a meilleure mine. Avec les forces revenant, ma haine des Boches et de tous les Fascistes grandit. Jamais je n’oublierai mes camarades lâchement assassinés […]. Mon cher Marcel, je regrette bien de n’avoir pu, avant mon départ, voir tes peintures récentes. Mais j’espère pouvoir venir cet hiver à Paris. Mes forces revenant, je pense au livre que tu aimerais me voir illustrer […]».

«J’ai essayé avec le matériel que j’ai ici de graver. Cela m’a été impossible pour plusieurs raisons. Me ménager momentanément la vue. Puis ayant perdu tellement de temps depuis que nous avons été traqués, et puis le bagne et la santé à retrouver, que j’éprouve à présent grâce à une très grande sensation d’euphorie, la nécessité de réapprendre, de rattraper le temps perdu, de me renouveler, d’acquérir de nouvelles vitamines en peinture et en dessins prises sur la vie. Surtout ce qui vit et qui est en mouvement. En ce moment je n’arrête pas de dessiner, de peindre et de composer tant que je peux. Si je me concentre devant une planche à graver, j’ai essayé plusieurs fois, j’ai encore trop de confusion en pensant à tout ce que je voudrais dire et j’abandonne cette planche que j’essayais d’entreprendre […]. Je suis assailli par de lugubres réminiscences des horreurs dont j’ai été témoin et des dangers auxquels j’ai échappé. Je suis pris avec les forces revenues d’une grande colère, d’une grande haine pour tous ces salopards de Vichy qui nous ont livrés, mes camarades français, américains, anglais et juifs, aux ignobles Boches qui ont torturés et assassinés tant des nôtres. Il me faudra Paris, notre atelier de Neuilly retrouvé et réinstallé après l’occupation et la dépravation boche, ainsi que l’air de Paris et l’imprimerie pour me plonger dans la gravure. Pour le moment, ayant retrouvé la vie, j’ai un grand besoin de vivre ; le dessin, la peinture et les idées qui en résultent en font partie […]».

Dans ce lot proposé sur eBay, on apprend aussi qu’il était – avec sa femme Gaby – en voyage en Bretagne en 1966.

Voir les gravures d’Herbert Lespinasse en vente sur ce site.