Denis Sommeria / Dorsoduro / roman

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A Venise et dans les Carpathes, au présent et au passé, l’auteur a illustré des détails troublants de ses peintures un roman qui commence comme un polar d’anticipation et se poursuit comme un roman historique pour se terminer en pamphlet jubilatoire.

Broché, 14 x 21 cm, 244 pages, 20 illustrations couleurs pleine page.

Description

Quel rapport entre un diplomate suisse fasciné par l’œuvre du Carpaccio, vivant dans les vestiges d’une Venise moribonde, et le Prince Vlad III, de la terrifiante et historique lignée des Draculae ? Il fallait l’imagination fantasque de Denis Sommeria pour réussir le tour de force d’ancrer un pan de l’Histoire méconnue des confins de la Dalmatie du milieu du XVème siècle au cœur d’un polar d’anticipation.

Prisonnier des brumes nocturnes qui viennent envahir la cité engloutie, vous ne pourrez plus échapper à « l’atmosphère de fin de partie » qui règne désormais sur « les restes d’une civilisation en cours de dislocation ». Les lumières blafardes et vacillantes de votre curiosité vous conduiront malgré vous au cœur de milieux interlopes et vous perdront dans les dédales de canaux méconnaissables. Vous voudrez que résonnent encore les sonorités glorieuses et romantiques de la place Saint-Marc, du Palais des Doges, de San Giorgio Maggiore ou de l’Accademia… alors vous lutterez en votre for intérieur contre la sinistre décadence de la Sérénissime. Et vous contemplerez avec ferveur les peintures du Carpaccio en compagnie de Werner. Des œuvres qui traversent les temps, telles des remparts que l’on voudrait indestructibles contre l’inquiétante débâcle, et contre la vision crépusculaire de « spectacles monstrueux provenant d’un autre âge ».

Car Denis Sommeria crée le malaise, par un récit troublant, parfois choquant, mais vous voilà pris entre deux époques, et les ficelles de l’histoire vous conduisent pieds et poings liés dans les effroyables contrées du Prince Vlad III, fils de Vlad II le Diable, membre de l’Ordre du Dragon. Des évocations qui à elles seules suscitent l’épouvante, et que l’on jurerait sorties de l’imaginaire de l’auteur. Le cadre historique est pourtant bien réel, et vous serez piégé par l’audace et l’originalité de ce choix. Dracula reprend ici toute sa « puissance sauvage », le personnage du vampire légendaire de Bram Stoker faisant presque pâle figure à ses côtés. Des relents nauséabonds de cruels affrontements religieux flottent dans la province de la Valachie, et la forteresse de Tirgoviste surplombe un vaste « espace de désolation ». Des eaux troubles et croupies de Venise, vous passerez ainsi aux « soubassements humides » du château et à la crypte d’une abbaye nichée dans les bois inhospitaliers du royaume. Et c’est dans une atmosphère mouvante et des plus dérangeantes, que la fantasmagorie s’emparera soudain habilement de l’Histoire. Entre conspirations, et suffocation.

A plusieurs reprises vous vous trémousserez d’inconfort dans les tréfonds de votre fauteuil, tenté de reposer ce livre qui brûle les doigts, mais la dimension mythique et mystique, obsédante, vous retiendra dans l’indiscrétion de sociétés mystérieuses. Passager clandestin d’impénétrables rites, partagé entre rejet et attraction funeste, vous ne pourrez qu’accompagner Denis Sommeria pour éclaircir ces obscurs sauts dans le temps. Il s’agira alors d’accepter d’être bousculé dans sa culture et ses croyances par la relecture qu’en propose l’auteur, et qui sera librement ressentie comme scandaleuse, burlesque ou profondément allégorique. Un premier roman qui, dans tous les cas, ne saurait laisser indifférent, et plante ses indices comme des ducs-d’Albe, facilitant la navigation entre mystification et prophétie, sur le grand canal de la satire.

Maud Bosser