Jeanne Nabert-Neis / Poèmes de Sijenna

18

Une belle et grande préface d’Anatole Le Braz introduit ces deux recueils de jeunesse de Jeanne Nabert : Humble moisson et Silences brisés. Rare qualité d’écriture, profondeur du sentiment, vitalité de la jeunesse pour ces poèmes de celle qui fut l’auteur de grands romans (L’Ilienne, Le Cavalier de la mer, Les Termagies, ce dernier publié aux éditions Galleg) et de nombreuses nouvelles (Le Phénakistiscope, publié aux éditions Galleg).

Collection galleg.fr – éditions Nanga

Description

Christian Nabert, un des petits-fils de Jeanne Nabert :

Jeanne Nabert a été un auteur comblé. Comme l’écriture n’était pas pour elle un moyen d’existence mais bien plutôt une façon de vivre, elle n’a livré qu’assez peu d’œuvres : trois romans, une pièce de théâtre, deux recueils de poésie et trois recueils de contes ou de nouvelles. Mais ce sont des œuvres – comme on est loin de la littérature hâtive et creuse qui envahit parfois les étals de libraires – qui, au cours de leur gestation, étaient devenues en elle comme nécessaires. C’est dire que chacune d’entre elles est ciselée aussi bien dans l’esprit que dans la langue, que chacune d’elles porte la marque d’une densité humaine, psychologique et poétique exceptionnelle.

Auteur comblé, certes. Dès 1903, elle publie : Humble moisson; un recueil de poèmes dont le titre dit bien la modestie de Jeanne Nabert autant d’ailleurs que l’utilisation d’un pseudonyme : Sijenna qui est l’anagramme de son nom de jeune fille, Jeanne Neis. Elle a dix-neuf ans lors de la publication, mais ce sont les vers d’une jeune fille de seize ans qu’elle offre au public !

La meilleure reconnaissance de son talent et le plus beau compliment, elle les reçoit d’Anatole le Braz qui écrit dans la longue préface, fervente et paternelle, qu’il rédige pour le recueil : « Rares sont les adolescentes qu’un démon impérieux contraint de se formuler à elles-mêmes le doux chant imprécis, l’immense murmure de vie et de désir épars dans tout leur être. Il faut plus que l’éveil d’une réflexion précoce, Il faut le don natif… La marque d’élection est sur Sijenna. […] Ces poèmes vibrent des frémissements d’une sensibilité, ils tremblent des palpitations d’une âme, ils sonnent vrai… Vous aurez un jour plus d’art, ô Sijenna : mais, croyez-m’en, aucune de vos virtuosités futures ne fera oublier cette pure et grave chanson d’aube où votre cœur de Bretonne, votre cœur fervent et triste, s’est mis tout entier ».

Six ans plus tard, en 1908, Silences brisés, second recueil de poèmes, reçoit le prix de l’Académie française !

En 1924, mariée au philosophe Jean Nabert, mère de deux enfants, elle se laisse tenter par l’aventure théâtrale. Sa première et unique pièce La lame sourde, est acceptée et jouée au Théâtre de l’Atelier, chez Charles Dullin qui lui écrit : « Je suis décidé à donner dès le début de la saison, c’est-à-dire courant novembre (1925), votre très belle pièce… ». Très belle pièce : les trois mots sont soulignés de la main de Dullin qui termine, après un certain nombre de considérations techniques, en la priant de croire à ses sentiments « de sincère admiration ». Quand on sait toute la difficulté, pour un jeune auteur, de se faire entendre, de passer au crible d’un comité de lecture, de se faire représenter, et de surcroît dans un théâtre dont on connaît la renommée qui a passé les ans, on peut dire vraiment que Jeanne Nabert est un auteur comblé.

En 1931, c’est Le Cavalier de la mer, son premier roman, édité chez Plon. On pourrait presque dire : roman à scandale ! En effet, quelques personnages se sont reconnus ou ont reconnu leurs parents et intentent un procès retentissant. Condamnée – elle y laissera ses droits d’auteur, ou presque ! -, Jeanne Nabert « se venge » en obtenant pour son œuvre le Prix du premier roman. Réédité une première fois en 1982 par les éditions Slatkine Reprints, il l’a été une seconde fois par les éditions de La Découvrance et une troisième par CopBreizh .

Puis ce seront Les Termagies, également publié chez Plon en 1936.

Lors de la publication en 1946, à la Librairie Celtique, de son troisième roman, L’IlienneJeanne Nabert, décidément toujours comblée, reçoit un mot de Charles de Gaulle : « C’est avec le plus vif intérêt que j’ai lu votre ouvrage… Je tenais à ce que vous le sachiez et à vous en remercier ». Il est vrai que Jeanne Nabert y met remarquablement en scène ce caractère si farouche, si romantique et si solide à la fois de cette Ile de Sein qui était chère au cœur du général de Gaulle pour avoir, un beau jour de 1940, envoyé tous ses hommes valides le rejoindre au nom de la liberté.

Diverses nouvelles, plus attachantes les unes que les autres, avaient été régulièrement publiées dans des revues ou dans des journaux. du Mercure de France aux Nouvelles littéraires, en passant par les Œuvres libres, elles étaient en quelque sorte éparpillées et, de ce fait, plus difficiles d’accès pour le lecteur. Aussi, après la mort de l’auteur en 1969, sa fille Madeleine Nabert, avec un respect filial et un dévouement qui l’honore, entreprit-elle peu à peu de les regrouper. Ce fut ainsi que les éditions Calligrammes à Quimper publièrent un premier recueil de contes: Les Contes du Bout du Monde qui connut un vif succès. « Ici, écrit Madeleine Nabert dans sa préface, la Bretagne est évoquée dans une atmosphère subtile où se mêlent sans cesse poésie et réalité, et l’âme des personnages, dans sa simplicité, a bien les caractères de l’âme bretonne faite avant tout, comme l’a dit Anatole le Braz, de rêve et de sentiment… C’est à travers la lunette magique de ces contes que nous voyons cette Bretagne. »

Trois ans plus tard, les éditions Calligrammes offraient au public un second recueil, de nouvelles cette fois, qui portait en titre : Judith en Bretagne. Comme c’est souvent la coutume, le recueil entier reprenait le titre de l’une des nouvelles qui le composaient. Judith en Bretagne mettait en scène, en Bretagne, pendant l’occupation allemande de la dernière guerre, une transposition du drame biblique de Judith et Holophern et ce n’était pas la moins impressionnante des sept nouvelles que renferme le volume.
Il restait, à la mort de 
Madeleine Nabert, huit nouvelles, dont quatre inédites, pour achever le tour complet de l’œuvre. [Sept ont été publiées par les éditions Galleg sous le titre Le Phénakistiscope].

II n’entre pas dans mes attributions de résumer, ni même de dévoiler, si peu que ce soit, le contenu du livre mais plutôt de présenter l’auteur. C’est du moins l’idée qu’on peut s’en faire. Mais il est permis de parler de l’écriture et du style. Ce qui frappe dans celui de Jeanne Nabert, c’est d’abord, non pas le sens du tragique – [Le Phénakistiscope] n’en manque pas cependant- mais le sens dramatique, c’est-à-dire celui de l’organisation et de la construction d’une histoire, d’un drame, bâtis comme une véritable aventure – sentimentale, psychologique, historique voire fantastique -, où, jusqu’au dernier moment, presque, on ne voit pas, on ne devine pas la fin. Personne mieux qu’elle, en effet, ne sait « faire attendre ». Don natif, à entendre Anatole le Braz, ou savant calcul ? Peu importe ! Cela est ! Insensiblement, sans « coups de théâtre » artificiels, sans effets gratuits, Jeanne Nabert fait entrer le lecteur dans l’univers qu’elle a prévu et dont elle commence à tisser les fils comme des rets destinés à le captiver. C’est à un point tel que, même dans la plus courte des nouvelles, on se retrouve comme envoûté et qu’on a, après la chute, la sensation de sortir d’un véritable roman et par là d’un autre monde, tant la densité et surtout la magie de l’atmosphère créée ont remplacé le nombre de pages et compensé la longueur du récit.

Le sens de la chute, lui aussi, retient l’attention. De cette chute, rarement le lecteur, même le plus averti et le plus perspicace, parvient à deviner la nature finale, encore bien moins les implications qu’elle contient et les conclusions qu’elle suggère. C’est là, d’ailleurs, que l’une des facettes du talent de Jeanne Nabert se montre le mieux. C’est là que, sans complaisance, elle met à nu les faiblesses, les lâchetés, les compromissions de l’âme humaine. C’est là qu’on discerne toute la finesse de la psychologie qui est la sienne, et, sous les mots, quelque fois incisifs et cinglants, toute la tendresse qu’elle a, malgré tout, dans le cœur pour cette humanité dans laquelle elle a puisé tous ses modèles.

Dans Naufrages [Le Phénakistiscope], c’est bien sûr la barque sur l’océan et la terrible tempête bretonne qu’elle connaît bien, mais ce sont aussi tous les naufrages de l’âme et du cœur. On n’en dira pas plus. Encore une fois, ce serait dévoiler le contenu de ces nouvelles. On notera seulement pour finir, combien la poésie n’est jamais absente de la prose de Jeanne Nabert et combien, derrière l’auteur confirmé, se cache toujours le jeune poète d’Humble moisson et de Silences brisés. Ceux qui aiment la Bretagne,ceux qui, simplement, aiment la poésie, trouveront, dans les huit nouvelles qui composent [Le Phénakistiscope] des images superbes, images de nature, images d’hommes, images dont on a tout à coup la certitude absolue qu’elles sont l’expression d’une transcendance.

C.N.

Cette préface a été écrite pour les huit nouvelles inédites dans une édition qui n’est pas parue.

Avis

Il n’y pas encore d’avis.

Seulement les clients connectés ayant acheté ce produit peuvent laisser un avis.