Un épisode de sa vie : la sortie de son premier roman en 1932.

En ce début des années 1930, Jeanne Nabert (1883-1969) est un écrivain comblé et une épouse fière de la nomination de son mari, le philosophe Jean Nabert (1881-1960), comme professeur au Lycée Henri IV à Paris.

Comblée elle l’avait déjà été dans sa jeunesse avec la publication de son deuxième recueil de poésie, Silences brisés, puisque l’Académie française lui avait remis le prix Archon-Despérouzes en 1908.

Puis, en 1925, Charles Dullin avait monté sa pièce La lame sourde, dont l’action se situe sur l’île de Sein, dans son théâtre, l’Atelier. Quelques années plus tard, deux manuscrits étaient en lecture à la Comédie française et une pièce devait être jouée par la compagnie Pitoeff.

Depuis la fin de la Guerre 14-18, elle publiait régulièrement des contes et des nouvelles dans les revues, en particulier Les Œuvres libres.

Elle présenta le manuscrit de son premier roman au prix du même nom que La Revue hebdomadaire avait créé en 1929 (non remis en 1930). Et elle obtint le prix 1931 par huit voix contre une pour Le cavalier de la mer. Le jury était présidé par Jean Estaunié de l’Académie française et se composait de la crème des écrivains de l’époque dont quatre devinrent également membres de l’Académie française (Julien Green, François Mauriac, André Maurois et Jacques de Lacretelle) et de Jean Giraudoux, Guy de Pourtalès, Georges Bernanos ainsi que du directeur de la revue, François Le Grix. La publication du roman commença dans le numéro de la revue du 28 novembre 1931. La librairie Plon le publia en volume le 15 juin 1932.

Comme presque toujours ce premier roman n’échappe pas à la règle non écrite des nombreux repères biographiques. Jeanne Nabert n’eut qu’à puiser dans ses souvenirs de jeunesse à Pont-Croix dans le Cap Sizun pour dresser un portrait haut en couleurs du médecin et des habitants de cette cité au riche passé – mais alors en plein déclin – située à l’extrême ouest de la Bretagne.

Elle choisit délibérément d’accentuer le trait comme en témoigne le portrait du médecin plus proche de la brute que du distingué et très estimé docteur Neiss, son père, qui lui avait permis d’avoir une éducation raffinée, jusqu’à lui offrir un long séjour à Londres. Evidemment les autres personnages subissent le même sort jusqu’au maire et au juge, ce qui ne sera pas sans influence sur la suite des événements.

Les filles de l’ancien maire de Pont-Croix intentent un procès à Jeanne Nabert. Bien que défendue par un ténor du barreau, Maître Maurice Garçon, elle sera condamnée fin 1933 à verser, au titre des dommages et intérêts, le tiers environ de la somme qu’elle avait perçu pour le prix (10000 F).

Pourtant les noms dans le roman avaient bien sûr été changés, la ville se nommait Bourg-le-Cap et tout dans ce livre avait été exagéré pour que l’histoire soit chargée dramatiquement. Peut-être les juges n’ont-ils pas été insensibles à leur collègue du roman présenté comme un raciste esclavagiste impitoyable.

Ce verdict témoigne du gouffre qu’il y avait alors entre la vie et les mœurs dans une province reculée et celles de Paris. Il y a bien longtemps qu’un tel procès n’aurait pu se tenir, sans parler du verdict impossible. Heureusement pour les écrivains et pour la Justice déjà surchargée.

A Pont-Croix, des dizaines d’années plus tard, nombreux sont ceux qui « boudent » Jeanne Nabert au point parfois de lui refuser, contre toute évidence, le fait d’être née et enterrée dans la ville. C’est d’autant plus surprenant que son père, le docteur Neiss, bénéficie chez les plus âgés des habitants d’une très bonne renommée. Certains se souviennent même des propos attendris des anciens sur la belle calèche du docteur qu’il menait vivement.

La grande qualité de l’écriture de Jeanne Nabert, déjà bien présente depuis longtemps dans ses textes courts et qui s’affermira dans ses deux autres romans, aurait dû être, avec l’histoire, menée tambour battant, les seuls critères retenus. Et ceux-ci placent l’écrivain Jeanne Nabert à un haut niveau dont ses concitoyens peuvent être légitimement fiers.

Ce texte a été repris dans la présentation du livre Le Cap Sizun de Jeanne Nabert